+ TOUS LES MUSÉES DE LA VILLE DE PARIS

DéCOUVREZ LES 14 MUSéES DE LA VILLE DE PARIS

» Fermer

Chambre d'écrivains

Chambre d'écrivains

  • Chambre de Marcel Proust
    Chambre de Marcel Proust - Marcel Proust
  • Chambre d'Anna de Noailles 
    Chambre d'Anna de Noailles 
  • Chambre de Paul Léautaud
    Chambre de Paul Léautaud

C'est dans les murs de l'hôtel Carnavalet que Madame de Sévigné écrivit une grande partie des lettres destinées à sa fille. La vocation "littéraire" de Carnavalet, ainsi établie, s'est confirmée puisque le musée a su drainer, depuis sa création, nombre de souvenirs de grands écrivains : George Sand, Lamartine, Béranger, Michelet, Sardou, Zola…Ceux-ci permettent d'évoquer la place toute particulière qu'occupa, qu'occupe toujours, Paris dans le domaine de la création et des échanges intellectuels.


Grâce à la générosité de donateurs sensibles à cet attrait particulier qu'exerce le musée, les souvenirs de trois grands écrivains du XXe siècle sont venus enrichir les collections : Proust (dons de Monsieur Jacques Guérin, 1973, et de Madame Odile Gévaudan, en souvenir de sa mère, Céleste Albaret, 1989), Léautaud (don du recteur Robert Mallet, 1977) et Anna de Noailles (dons du comte Anne-Jules de Noailles, 1978, et de Monsieur le duc d'Ayen, 1990) sont ainsi venus rejoindre leurs nombreux prédécesseurs.


Le hasard a voulu que ces donations diverses fussent, en grande partie, composées de meubles qui avaient formé l'univers familier et quotidien de ces grands créateurs ; aussi a-t-il paru judicieux d'essayer de présenter "en situation" ces objets et de proposer, sinon une reconstitution, impossible à réaliser, du moins une évocation des intérieurs, et plus particulièrement des chambres d'où ils provenaient. Le hasard, encore une fois a voulu que ces trois personnalités, par ailleurs dissemblables, eussent au moins en commun une certaine excentricité et, en particulier, un mode de vie confiné qui fit de leur chambre, et même pour Proust et Anna de Noailles, de leur lit, les témoins privilégiés de l'acte de création. Trois alcôves ont donc étés créés, au sein de la galerie consacrée à la vie intellectuelle et mondaine de Paris du début du siècle. Elles permettent d'isoler l'environnement de ces trois écrivains, de suggérer l'atmosphère particulière où s'élaborèrent trois œuvres très diverses mais qui jouent, chacune à leur manière, un rôle capital dans la littérature française.

 

 

 

Chambre de Marcel Proust

 

Chambre de Marcel Proust © PMVP / Degrâces / Joffre                                     

Marcel Proust (1871-1922), écrivain français.


"Longtemps je me suis couché de bonne heure…" L'heure proustienne est à la fois celle de l'éveil et celle de l'endormissement. Celle de la vie recomposée par le rêve ou par le souvenir. Et la chambre est le lieu proustien par excellence. La recherche du temps perdu s'ouvre sur la chambre de Combray, chambre de l'enfance où le narrateur fait du monde une immense féerie subjective. Et le roman se clôt sur la chambre du Temps retrouvé qui rend le narrateur à la vraie vie, la seule vie réellement vécue, la littérature. Dans la chambre calfeutrée, l'écrivain revivifie par le pouvoir de l'image les mythes de l'enfance.

 

Comme le narrateur de La Recherche, Proust (1870-1922) fit de sa chambre le théâtre d'une existence recluse, entièrement consacrée au devoir d'écrire. Retiré au milieu de "toutes ses affaires", protégé du dehors par un cocon d'habitudes, il mobilisa son énergie à bâtir sa "cathédrale" d'images et de mots. Les meubles exposés permettent d'imaginer (mais non de reconstituer) le décor des trois domiciles parisiens que Proust occupa après la mort de sa mère (1905).

Les plaques de liège rappellent celles qui recouvraient les murs et le plafond de la chambre du 102, boulevard Haussmann où il emménagea en 1906. Volets clos, doubles-fenêtres, grands rideaux de satin bleu hermétiquement tirés achevaient d'isoler l'écrivain dans son univers intérieur. L'unique source de lumière provenait de la petite lampe de chevet coiffée d'un abat-jour de tissu vert, suffisamment haute pour éclairer les épais cahiers cartonnés sur lesquels il rédigeait. On retrouve le paravent à décor chinois derrière la tête du lit, le lit à barreaux de cuivre de son enfance, terni par le dépôt des fumées de la poudre Legras : chaque après-midi, à son réveil, il en inhalait un ou plusieurs sachets pour lutter contre ses crises d'asthme.
A portée de main, ses "outils de travail" ne quittaient jamais la petite table de palissandre à abattants que l'on voit au premier plan : son encrier, une quinzaine de porte-plume du plus simple modèle, des plumes sergent-major, sa montre. Et après que les nuits de veille et l'éblouissement de la lumière sur la page blanche eurent affaibli ses yeux, une paire de lunettes. Les fac-similés empilés sur la table de chevet évoquent les cahiers de ses manuscrits surchargés de corrections, gonflés d'ajouts. Ils sont aujourd'hui conservés à la Bibliothèque nationale.
Quoique très frileux, Proust refusait que l'on allumât le chauffage central de crainte que l'assèchement de l'atmosphère ne provoquât de nouvelles crises. Outre les bouillottes et les flambées de cheminée, il tirait sur ses pieds une pelisse réservée à cet usage. Lorsqu'il sortait, il ne se séparait pas de sa pelisse à col de loutre, doublée de vison, exposée avec un autre de ses objets familiers, sa canne. Mais à partir de 1914 il ne devait guère quitter son lit. Ses genoux pour seul pupitre, il travaillait sans relâche jusqu'à l'aube. En 1913, parut Du côté de chez Swann, en 1919 A l'ombre des jeunes filles en fleurs qui lui valut le prix Goncourt.


Cependant en janvier 1919 Proust dut rompre avec le passé familial, abandonner l'appartement du boulevard Haussmann et se défaire d'une grande partie du mobilier. Le déménagement prit figure de déracinement. Il transporta d'abord sa chambre rue Laurent-Pichat, dans l'hôtel particulier de l'actrice Réjane dont il s'était inspiré pour créer le personnage de La Berma. En octobre 1919, il s'installa 44, rue Hamelin, "ignoble taudis où tient tout juste mon grabat" écrit-il par dérision à Robert de Montesquiou. Dans cette nouvelle résidence qu'il voulut croire provisoire, il essaya de reconstituer le cercle protecteur de ses objets et de ses habitudes. Nous retrouvons le bureau en poirier noirci que l'on voit sur une photographie de l'appartement prise à l'époque, ainsi que le meuble bibliothèque qui l'accompagnait. Quelques familiers, comme le musicien Raynaldo Hahn auquel Proust offrit la chaise longue exposée devant le bureau, pénétraient encore dans la retraite de l'écrivain. Mais sachant ses jours comptés, Proust s'enfonçait toujours d'avantage dans son œuvre, répétant de plus en plus souvent à sa fidèle camériste Céleste Albaret : "le temps me presse, Céleste…"
En 1920 il publie Le Côté de Guermantes (I), en 1921 Le Côté de Guermantes (II), Sodome et Gomorrhe (I), en 1922 Sodome et Gomorrhe (II). Il mourut à la tâche, le 18 novembre 1922. La prisonnière, Albertine disparue, Le Temps retrouvé qui parurent après sa mort, achevaient d'arracher à l'oubli les paysages intérieurs pour lesquels il avait vécu : "l'esprit à ses paysages dont la contemplation ne lui est laissée qu'un temps. J'avais vécu comme un peintre montant un chemin qui surplombe un lac dont un rideau de rochers lui cache la vue. Par une brèche il l'aperçoit, il l'a tout entier devant lui, il prend ses pinceaux, mais déjà vient la nuit où l'on ne peut plus peindre, et sur laquelle le jour ne se relève pas."



Chambre de Anna de Noailles  

 

Chambre de Anna de Noailles © PMVP / Habouzit


Anna de Noailles (1876-1933) a été l'une des figures les plus brillantes du monde littéraire du début du siècle. Le portrait de Forain (1852-1931) peint en 1910 nous restitue l'image de la jeune femme née chez les heureux du monde, séduisante et sûre d'elle-même, accoutumée aux honneurs et aux louanges. "Cette princesse grecque, à qui le mariage avait donné un nom français illustre, paraissait descendre tout droit du Parnasse avec le trépied de la Pythie pour prononcer ses oracles. Émerveillement d'autant plus doux que la Comtesse avait un visage plus séduisant, dévoré par ses admirables yeux sur les paupières desquels tombait la frange de ses cheveux noirs" (Emmanuel Berl). Dès la parution de son premier recueil, Le Cœur innombrable, elle connut un succès éclatant. Composés à vingt-quatre ans, ces vers où elle célébrait la nature et les lieux de son enfance l'imposèrent durablement aux yeux du public comme "la muse des jardins".


S'il faut croire qu'une chambre ressemble à qui l'habite, celle d'Anna de Noailles a le mérite de surprendre. Elle a en effet la simplicité surannée d'une chambre de jeune fille vers 1900. Elle donne à voir, à côté du personnage public, un autre visage, plus rêveur et méditatif.
C'est au 40 de la rue Scheffer où les Noailles emménagèrent en 1909 que fut installée la "Chambre aux cretonnes". Une porte capitonnée donnait accès à cette retraite toute tapissée de liège pour protéger l'écrivain des bruits domestiques (Proust en reprit l'idée). Sur le liège des cretonnes à lignes et à bouquets bleus s'harmonisaient avec les meubles Louis XV rechampis de bleu. La toile imprimée choisie ici recrée le cadre à la fois paisible et raffiné dans lequel Anna de Noailles aimait à se retrouver. Étendue sur son lit, toute petite et menue dans ses écharpes de mousseline, au milieu de coussins soyeux, elle recevait, travaillait, composait. Un grand livre plat, Vieilles Chansons pour les cœurs sensibles (Plon, 1911) lui servait de sous-main. Sur les deux tables gigognes utilisées en tables de chevet s'entassait le désordre familier des objets et livres indispensables : étui à lunettes sur un tome de Hugo, bouilloire sur un volume de Montaigne…
Au mur, deux compositions florales exécutées par Anna de Noailles. Le pastel ne fut jamais pour l'écrivain qu'un dérivatif, un passe-temps. Pourtant en juin 1927, la comtesse Greffulhe lui organisa une exposition à la galerie Bernheim : les pastel s'arrachèrent, tandis qu'Anna de Noailles, flattée mais lucide, considérait l 'événement comme "la plus vaste escroquerie du siècle…"

 

Ce décor somme toute modeste a nourri vingt ans durant les rêves et le labeur acharné de la poétesse : son œuvre ne compte pas moins de dix-sept volumes. Mais l'exubérance de la "muse des jardins" ne doit pas faire oublier l'écrivain reclus, miné par la maladie nerveuse et la révolte. Le versant solaire et sensuel de sa poésie est, en effet, inséparable d'une inguérissable nostalgie. "Hélas, je n'étais pas faite pour être morte…"
Et dans les dépouilles de la chambre aux cretonnes flotte le souvenir d'une petite fille inconsolable qui écrivait "pour ne pas mourir".


Chambre de Paul Léautaud

 

Chambre de Paul Léautaud © PMVP / Habouzit

"Paul Léautaud (1872-1956), écrivain et chroniqueur", Catti (1798-1875), 1915.

Comme Proust et Anna de Noailles, Paul Léautaud (1872-1956) ne cessa de nourrir en lui l'enfant d'autrefois. "Planté là par sa mère" dès sa naissance, il apprit très vite à ne compter que sur lui-même, à écouter, regarder, observer… et à écrire.
En 1893, il entame la rédaction du Journal littéraire auquel il travailla toute sa vie. Il y notait avec une égale acuité ses souvenirs, ses expériences, ses lectures et ses amours.
Indifférent à la gloire, volontairement en marge il avait trouvé un ermitage à sa mesure. Une "baraque" à Fontenay-aux-Roses où il vivait seul avec ses bêtes. Dans le grand jardin touffu, tout à fait à l'abandon, reposaient les trois cents chats et la centaine de chiens qu'il avait recueillis.


L'écrivain passait le plus clair de son temps dans sa "pièce préférée", son cabinet de travail, et dans sa chambre. Le mobilier exposé ne donne qu'un aperçu du désordre indescriptible et du délabrement de sa retraite. Une puissante odeur de vieux livres, de papiers poussiéreux, de chat, d'eau de javel, de marc de café et de tricot mité y régnait. Des piles de livres jamais ouverts, "ceux que m'envoient mes confrères", servaient accessoirement aux chiens pour se faire les dents. La table de travail que nous voyons ici, le fauteuil de velours au siège un peu défoncé, la chaise au cannage fatigué constituaient l'essentiel de son décor. Lorsqu'il fallait recevoir un visiteur, "c'était toute une affaire de le faire asseoir". Au mur, quelques gravures licencieuses du XVIIIe siècle reçues en cadeau.
De l'aveu même de Léautaud, la chambre à coucher, plutôt sommaire, "avait l'air d'une pièce dans laquelle on a emménagé le matin". Sur l'antique sommier le matelas avait tout le moelleux d'une planche : Léautaud s'en contentait. Les chats aussi. Dans l'armoire normande plus d'une chatte vint mettre bas… Sur la table de travail un bougeoir car "l'électricité me plaît si peu que je me suis offert une provision de bougies de la ciergerie Sainte-Thérèse à Lisieux. Trois boîtes de 45 bougies, 144 francs la boîte…"
Au pied du lit, un pot de chambre dont l 'écrivain parlait toujours avec satisfaction : Je me suis acheté un vase de nuit en porcelaine de Limoges. "De petite taille, il est charmant."
Un cadre pour le moins ascétique ! Mais en dehors de la présence silencieuse et attentive de ses animaux et du Journal écrit en leur compagnie, rien ne comptait pour Léautaud. "J'aime écrire. De tous les plaisirs que j'ai essayés : promenade, conversation, amour, c'est celui le plus vif. Les quatre murs de ma chambre, ma table de travail, deux bougies allumées, une plume, de l'encre et du papier : l'univers n'existe plus".


Le personnage était à la hauteur du cadre. Sous un bonnet de laine grisâtre enfoncé à mi-front, le visage maigre et plissé était saupoudré de talc à cause des entailles dues au rasoir. Derrière une petite paire de lunettes ovales, le regard brillait de malice. Vêtu la plupart du temps d'un bleu de travail, d'un gilet de laine sous une veste de toile grise très usée, un foulard de tulle blanc - plutôt sale - noué autour du cou, de vieilles pantoufles aux pieds, il tenait du clochard et du poète. Son pardessus et son éternel cabas sentaient toujours un peu la viande, le bourguignon premier choix coupé en morceaux. En effet, Léautaud secourait tous les animaux en détresse qu'il rencontrait. En 1956, trop âgé pour vivre seul, malade Léautaud doit quitter Fontenay, Loulou et le gros Jaunet, ses derniers chats. Le 15 février il écrit l'ultime page de son Journal et s'éteint le 22 en disant : "Maintenant, foutez-moi la paix".